Avant de s’appeler Guadeloupe, l’archipel s’appelait Karukera, «l’île aux belles eaux». Ce nom vient d’un peuple installé là bien avant les Européens, puisque les plus anciens vestiges amérindiens du Moule remontent à près de 1500 ans avant notre ère. Le nom actuel, lui, a été posé en quelques heures par Christophe Colomb en novembre 1493, d’après un monastère espagnol qu’il n’a plus jamais revu.
Cette histoire ne se lit pas seulement dans les livres : elle se voit sur place, d’un fort à un mémorial, d’une distillerie à un temple indien. Pour situer les lieux dans l’archipel actuel, la Guadeloupe en bref donne les repères géographiques. Reste à comprendre comment on passe d’une île amérindienne à un département français, en traversant le sucre, l’esclavage et deux abolitions.
Un seul détail dit le poids de cette île à l’échelle du monde : en 1763, quand il a fallu choisir, la France a préféré garder la Guadeloupe plutôt que le Canada.

Karukera, l’île aux belles eaux : 3 000 ans avant les Européens
Bien avant les voiles espagnoles, l’archipel vivait au rythme de peuples venus d’Amérique du Sud. Les premières populations amérindiennes y sont présentes au moins 3 000 ans avant notre ère, et le site de Morel, au Moule, en garde des traces tangibles.
Vers 300 avant notre ère, un peuple d’agriculteurs et de pêcheurs, les Arawaks, s’installe depuis la région de l’Orénoque. Ils sont ensuite supplantés militairement par les Kalinago, aussi appelés Caraïbes, venus du même bassin et réputés meilleurs navigateurs. Ce sont eux qui baptisent l’île Karukera. Le récit des Kalinago «cannibales» qui court depuis le journal de Colomb tient surtout de l’imaginaire européen : le père dominicain Raymond Breton, qui vit parmi eux au XVIIe siècle et compile le premier dictionnaire français-caraïbe, en donne une image bien plus nuancée.
De ces premiers habitants, il reste peu de choses visibles, mais elles existent : les pétroglyphes du parc archéologique des Roches Gravées, à Trois-Rivières, comptent parmi les rares témoignages que l’on peut encore approcher aujourd’hui.
1493 : Colomb passe, l’île change de nom
La date la plus connue de l’histoire de la Guadeloupe est aussi la plus expéditive. Elle tient à un passage de quelques jours, sans installation ni conquête.
Vingt et un jours après avoir quitté les Canaries, lors de son deuxième voyage, Christophe Colomb aperçoit d’abord La Désirade, puis Marie-Galante, qu’il nomme d’après son navire amiral. Début novembre 1493, il jette l’ancre devant la grande île montagneuse et la baptise Santa María de Guadalupe, en hommage à un monastère d’Estrémadure, en Espagne. Les Espagnols ne s’y installent jamais vraiment : la résistance kalinago est farouche, et l’île reste à l’écart des ambitions coloniales pendant près d’un siècle et demi.

1635 : la France s’installe, les Amérindiens s’effacent
La colonisation française commence par un débarquement, sur une plage du nord de Basse-Terre. Elle marque le début d’un siècle de violence pour les premiers habitants.
Le 28 juin 1635, Charles Liénard de l’Olive et Jean du Plessis d’Ossonville débarquent à Pointe Allègre, à Sainte-Rose, au nom de la Compagnie des Îles d’Amérique. Les Kalinago sont chassés, puis décimés par les combats, les maladies et la faim. Plusieurs traités de paix sont signés, en 1636 puis en 1660, aucun n’est vraiment respecté. Sous le gouverneur Charles Houël, en poste de 1643 à 1664, l’île se dote de sa première ville, Basse-Terre, et se tourne vers la culture qui va tout structurer : la canne à sucre.

Le sucre et l’esclavage, matrice de la société guadeloupéenne
Le sucre exige une main-d’œuvre nombreuse, et les colons la trouvent dans la traite. C’est là que se joue la formation de la société guadeloupéenne, sa population comme ses fractures.
Pendant deux siècles, des dizaines de milliers d’Africains sont déportés vers l’archipel dans le cadre du commerce triangulaire, pour travailler et mourir sur les plantations. Le Code noir de 1685 encadre juridiquement cette servitude. L’habitation sucrière devient l’unité de base de l’île : elle organise le foncier, la richesse, la démographie et la domination. Ce paysage reste lisible aujourd’hui, notamment à Marie-Galante, longtemps surnommée «l’île aux cent moulins», où subsistent moulins à vent et distilleries en activité.
1763 : quand la France a préféré la Guadeloupe au Canada
Ce choix paraît absurde vu depuis un canapé métropolitain. Il devient limpide dès qu’on regarde ce que rapportait une île à sucre au XVIIIe siècle.
Entre 1759 et 1763, les Britanniques occupent la Guadeloupe et développent même le port de Pointe-à-Pitre. Le traité de Paris, signé le 10 février 1763, met fin à la guerre de Sept Ans. La France récupère alors la Guadeloupe, la Martinique et surtout Saint-Domingue, ses îles à sucre, et cède en échange l’immense Nouvelle-France, le Canada. Une petite île produisait plus de valeur qu’un territoire continental : ces «quelques arpents de neige», selon la formule de Voltaire, pesaient moins lourd que la canne. De quoi replacer la Guadeloupe au centre de l’histoire atlantique, et non à sa périphérie touristique.

1794 et 1802 : deux abolitions et le sacrifice de Delgrès
L’esclavage a été aboli deux fois en Guadeloupe, à huit ans d’intervalle. Entre les deux, un officier a choisi de mourir plutôt que de revenir en arrière.
La Convention proclame une première abolition le 4 février 1794. Envoyé sur place, Victor Hugues reprend l’île aux Britanniques la même année : à Pointe-à-Pitre, l’ancienne place Sartine devient la place de la Victoire en souvenir de cet épisode. Puis Napoléon rétablit l’esclavage en 1802 et dépêche le général Richepance pour l’imposer. Le colonel Louis Delgrès, homme «libre de couleur» né en Martinique en 1766, refuse. Le 10 mai 1802, il lance une proclamation restée célèbre, «À l’univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir».
Acculé avec environ trois cents compagnons dans l’habitation Danglemont, à Matouba, sur les hauteurs de Saint-Claude, Delgrès préfère l’explosion à la reddition. Le 28 mai 1802, ils se font sauter à la poudre. À ses côtés combattait Solitude, femme enceinte devenue depuis une figure de la résistance, exécutée après son accouchement le 29 novembre de la même année. Le fort de Basse-Terre porte aujourd’hui le nom de Fort Delgrès.
Vivre libre ou mourir.
1848 : l’abolition définitive et l’arrivée des engagés indiens
La seconde abolition, celle de 1848, est la bonne. Elle ouvre pourtant une autre migration forcée, moins connue, qui a profondément marqué l’identité de l’archipel.
Sous l’impulsion de Victor Schœlcher, le décret d’abolition est signé le 27 avril 1848 et appliqué en Guadeloupe le 27 mai suivant. Privés de main-d’œuvre servile, les planteurs recrutent des travailleurs sous contrat, les engagés, venus surtout d’Inde à partir de 1854, mais aussi de Chine et d’Afrique. Cet apport indien a laissé une empreinte durable : temples, cuisine du colombo, fêtes religieuses font désormais partie du quotidien guadeloupéen.
Bon à savoir. La Guadeloupe commémore l’abolition le 27 mai, sa propre date, distincte du 10 mai national. Si vous voyagez à cette période, vous croiserez cérémonies et manifestations culturelles un peu partout dans l’archipel.
De ce brassage entre héritage africain, apports indiens et matrice coloniale est née une culture bien vivante. C’est là que se forgent le Créole Guadeloupéen, langue à part entière, et le Gwoka, cette musique de tambour et de voix née sur les plantations et aujourd’hui classée au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO.
1946 : un département français, mais une égalité inachevée
La départementalisation est souvent présentée comme la fin de la parenthèse coloniale. La réalité vécue sur place est plus nuancée, et parfois brutale.
Le 19 mars 1946, la loi qui érige la Guadeloupe, la Martinique, La Réunion et la Guyane en départements est adoptée à l’unanimité. Rapportée par le jeune député Aimé Césaire, portée pour la Guadeloupe par Eugénie Éboué-Tell, elle est d’abord appelée «loi d’assimilation» et vise l’égalité pleine avec l’Hexagone. Cette égalité ne s’est jamais réalisée totalement. La répression meurtrière de mai 1967 à Pointe-à-Pitre, dont le bilan reste débattu et longtemps occulté, a montré combien la tension entre promesse républicaine et réalité coloniale restait vive.
Une histoire toujours vivante : du chlordécone au LKP
Le passé guadeloupéen ne s’est pas arrêté à la départementalisation. Il continue de s’écrire, souvent autour des mêmes questions d’inégalité et d’héritage colonial.
En 2007, Saint-Martin et Saint-Barthélemy quittent la Guadeloupe pour devenir des collectivités d’outre-mer autonomes. À la même période éclate le scandale du chlordécone, ce pesticide utilisé dans les bananeraies jusqu’à son interdiction en 1993, soit trois ans après l’Hexagone, et qui a durablement contaminé les sols. En 2009, le mouvement LKP, pour Liyannaj Kont Pwofitasyon, paralyse l’archipel pendant quarante-quatre jours contre la vie chère, sous la conduite d’Élie Domota. Les mêmes revendications ont refait surface lors de la crise sociale de 2021. L’histoire de la Guadeloupe se négocie encore, elle ne se visite pas seulement.
Sujet sensible. Le chlordécone et les questions de mémoire de l’esclavage restent douloureux en Guadeloupe. Ce sont des sujets qu’on aborde avec tact, pas des anecdotes de vacances.
Où voir l’histoire de la Guadeloupe aujourd’hui
Toute cette chronologie se traduit en lieux concrets, répartis entre Grande-Terre, Basse-Terre et Marie-Galante. Voici ceux qui donnent le plus de relief à une visite.
- Mémorial ACTe, à Pointe-à-Pitre : construit sur le site de l’ancienne usine sucrière Darboussier, c’est le grand musée consacré à l’esclavage et à sa mémoire.
- Fort Delgrès, à Basse-Terre : le fort où le colonel a résisté en 1802, rebaptisé en son honneur, avec vue sur la mer des Caraïbes.
- Parc archéologique des Roches Gravées, à Trois-Rivières : des pétroglyphes amérindiens, l’une des rares traces des premiers habitants.
- Marie-Galante et ses distilleries : le paysage du sucre et du rhum, avec l’habitation Murat et ses anciens moulins.
- Place de la Victoire, à Pointe-à-Pitre : baptisée en souvenir de la reconquête de Victor Hugues en 1794.
- Les temples indiens disséminés dans l’archipel, héritage direct des engagés venus d’Inde après 1848.
Les Kalinago avaient nommé l’archipel pour la beauté de ses eaux, et ça reste vrai : sa faune et flore fait partie de ce que ce territoire a de plus vivant, au même titre que sa musique et sa langue.
Questions fréquentes
Pourquoi l’île s’appelle-t-elle Guadeloupe ?
Le nom a été donné par Christophe Colomb en 1493, d’après le monastère de Santa María de Guadalupe, en Estrémadure espagnole. Les Amérindiens, eux, appelaient l’île Karukera, «l’île aux belles eaux».
Qui étaient les premiers habitants de la Guadeloupe ?
Des peuples amérindiens, présents des millénaires avant l’arrivée des Européens : d’abord les Arawaks, agriculteurs et pêcheurs, puis les Kalinago, aussi appelés Caraïbes, qui les ont supplantés.
Quand l’esclavage a-t-il été aboli en Guadeloupe ?
Une première fois en 1794, avant d’être rétabli par Napoléon en 1802. L’abolition définitive date de 1848 : le décret est signé le 27 avril et appliqué en Guadeloupe le 27 mai, date encore commémorée chaque année.
Depuis quand la Guadeloupe est-elle française ?
La colonisation française commence en 1635 avec le débarquement de la Compagnie des Îles d’Amérique. L’archipel est un département français depuis la loi du 19 mars 1946.
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